Toujours plus loin dans la malbouffe

La mise en place de cette supposée ‘ferme’ n’est une bonne nouvelle pour personne. D’abord pour la nature, complètement dénaturée par un hangar peu compatible avec le paysage rural. Ensuite, pour les bêtes dont on peut affirmer sans fard qu’elles subissent un traitement cruel qui, lui non plus, n’a rien à voir avec la nature. Enfin, pour les consommateurs que nous sommes, encore une fois condamnés à bouffer des produits toujours moins chers avec une qualité plus que douteuse.

Doit-on toujours continuer à aller dans le domaine de la mal-bouffe ? Quid de la qualité de ce lait produit de manière industrielle et au mépris de la santé des animaux ?

Encore une fois, on assiste à l’émergence d’un mode de production soucieux de rien et où seul l’argent prime. Ce, jusqu’au jour où un imbécile sortira la ferme aux 2000 vaches avec une pression sur les prix encore plus importante et un produit encore plus médiocre…

Un article du journal ‘Le Monde’ daté du 17 Septembre 2014

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REPORTAGE
Première traite agitée à la  » ferme des mille vaches « 
Les bêtes arrivent, mais les opposants à la ferme-usine picarde ne désarment pas et multiplient les recours
Drucat (Somme) Envoyée spéciale

Vos enfants auront honte de vous « , crie une manifestante aux cheveux blancs.  » Les forces de l’ordre au service de – Michel – Ramery « , tempête un autre. La tension était forte, lundi 15 septembre en milieu d’après-midi, devant la voie d’accès à la  » ferme des mille vaches  » à Drucat près d’Abbeville, dans la Somme. Une vingtaine d’opposants à cette  » ferme usine « , la plus grande de France, a tenté d’empêcher le passage du camion chargé de la première collecte de lait. Pas un nom sur l’inox de la cuve ou la carrosserie.  » C’est un camion de Senoble, il est immatriculé dans l’Yonne « , pointent immédiatement les manifestants. Couchés devant le véhicule, entonnant le Chant des partisans, ils ont été traînés au sol pour libérer le passage. La gendarmerie, appelée en renfort, a choisi la manière forte. Le camion est reparti, plus calmement, avec sa cargaison.

Le blocus du site a débuté deux jours plus tôt. C’est, en effet, dans la nuit de vendredi à samedi, que les 150 premières têtes du troupeau ont été transportées sur le site de la  » ferme des mille vaches « . Un déménagement nocturne qui a échappé à la surveillance des opposants. Depuis, ils se relaient sur le site. Et n’hésitent pas à accompagner les nombreux journalistes qui viennent arpenter le chemin public qui longe la propriété de Michel Ramery, le promoteur du projet contesté de la  » ferme des mille vaches « . Pour l’heure, il n’est, en effet, pas question de franchir les limites de sa propriété privée.

Mais même à distance, difficile d’échapper à l’étable géante de 230 mètres de longueur, aux allures d’aérogare. Et à l’odeur du troupeau qui flotte au gré du vent. Le bâtiment ouvert, juste couvert d’un toit, permet d’apercevoir les premiers animaux installés dans leurs  » logettes « , des espaces séparés par des barrières vertes, pour ces laitières qui ne verront jamais la couleur des prés. Les vaches semblent petites dans cette étable où chacune pourrait cohabiter à terme avec un millier de ses congénères.

Trois fois par jour, elles quittent leur logette, empruntent une sorte de couloir et se dirigent vers un autre bâtiment où est installé un carrousel de traite. De l’autre côté du chemin public, de grands hangars blancs abritent le fourrage destiné à nourrir les bêtes. Une ration à laquelle s’ajoute du maïs ensilage manié par des tractopelles. Visibles de loin, car construits sur un haut plateau, ces bâtiments ont poussé en un peu plus d’un an, au milieu des champs de betteraves et de maïs. Les travaux sont d’ailleurs loin d’être finis. Autour de l’étable, des machines de chantier s’activent encore bruyamment. Sur ces engins, apparaît le nom du prestataire : Ramery.

En effet, avant d’être le promoteur du projet de la  » ferme des milles vaches « , M. Ramery est d’abord un entrepreneur du Nord qui a bâti un groupe de BTP d’envergure dans sa région. Son entreprise, qui moissonne les contrats publics, revendique un chiffre d’affaires de 540 millions d’euros. De quoi amasser un solide pactole. Challenges classe M. Ramery et sa famille, qui détiennent 100 % de l’entreprise, au 387e rang des fortunes françaises, avec un capital estimé à 120 millions d’euros.

L’entrepreneur, qui possède une propriété à côté de son nouveau projet, a décidé de créer une ferme en rupture totale et revendiquée avec le modèle français d’élevage familial. Il est le seul gérant de la société civile d’exploitation agricole Côte de la justice qui porte le projet dit  » des mille vaches « . Une initiative mûrie de longue date. Dès 2009, il s’est associé à trois producteurs de lait au sein de la société civile laitière Lait Pis Carde, pour mettre en commun leurs quotas laitiers et constituer progressivement le futur cheptel. Deux autres l’ont rejoint en 2013.

Autre rupture : il a recruté un chef de projet, Michel Welter, et des salariés pour piloter l’installation de la future ferme et gérer l’élevage. Pour établir son modèle, baptisé  » lait positif « , il est allé chercher l’inspiration hors des frontières. Des Etats-Unis à l’Allemagne, en passant par l’Espagne ou Israël. De ces pérégrinations est sorti le schéma d’une étable de mille vaches associée à un bâtiment pour abriter la relève, soit 750 génisses. Et aussi un puissant méthaniseur géré directement par Ramery Environnement, filiale du groupe de BTP. La société connaît bien ce métier de valorisation des déchets, qu’ils soient agricoles, ménagers ou industriels : elle a décroché, il y a cinq ans, avec Dalkia, un contrat de délégation de service public auprès de Lille Métropole, pour la collecte et la valorisation des déchets urbains.

Restait à convaincre élus et pouvoirs publics. Henri Gauret, l’ex-maire de Drucat, se souvient d’un voyage en avril 2011 pour visiter une  » ferme modèle  » en Allemagne, près de Hambourg. Dans l’avion privé, une quarantaine de personnes, sous-préfet, maires, conseillers municipaux, député, accompagnés de M. Ramery et de M. Welter. M. Gauret revient favorablement impressionné. Mais la publication de l’avis d’enquête publique en plein mois d’août 2011, le surprend. Il décide de le diffuser auprès des administrés de sa commune aux maisons cossues entourées de pelouses et de haies parfaitement entretenues.

Des riverains s’interrogent alors. Ils se regroupent progressivement au sein d’une association baptisée Novissen (Nos villages se soucient de leur environnement). Elle est soutenue par M. Gauret et son successeur Laurent Parsis. Mais pas par Eric Mouton, maire de la commune limitrophe de Buigny-Saint-Maclou, également concernée. Le projet de  » ferme des mille vaches  » s’étend, en effet, sur les deux communes. Mais M. Mouton, également architecte, a été chargé de dessiner les plans de l’étable construite sur son agglomération.

Avec ses 2 300 adhérents et à sa tête un médecin, Michel Kfoury, Novissen ne cesse depuis de guerroyer contre ce qu’elle qualifie de ferme-usine. Pot de lait en terre contre pot de lait en fer ? L’association tente, en tout cas, par tous les moyens de ralentir le rouleau compresseur de l’entreprise de M. Ramery. Recours juridiques, manifestations, opérations coup-de-poing sur le chantier jusqu’à l’actuel blocus du site, tout est fait pour transformer la  » ferme des mille vaches  » en symbole. D’autant que la Confédération paysanne et des élus écologistes sont venus renforcer les rangs des opposants. Des premières interrogations sur l’impact environnemental ou sur la santé des riverains, le débat s’est élargi au modèle agricole français.

Au fil des années, l’Europe a opté pour une approche libérale de l’agriculture. Début 2015, les quotas laitiers auront disparu. La fin de cet outil de régulation inquiète des éleveurs. La France a la particularité de posséder un tissu encore dense de fermes laitières familiales, enracinées dans de nombreuses régions et dont les troupeaux n’excèdent pas 50 à 80 vaches. L’élevage laitier, souvent seule activité agricole possible en montagne, est le domaine qui emploie le plus d’agriculteurs. Mais le nombre d’éleveurs s’érode très vite. Combien seront-ils demain ? Selon la Confédération paysanne, qui dénonce l’agriculture industrielle, 2 500 fermes-usines pourraient produire autant que les 75 000 fermes laitières actuelles. Pour la Fédération nationale des éleveurs laitiers, affiliée à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles :  » Le problème n’est pas le nombre de vaches, mais le modèle économique, nous préférons que ce soient les producteurs eux-mêmes qui investissent. « 

Face à la mobilisation, le projet a pris du retard. Ses promoteurs envisageaient la première traite en avril. M. Ramery a, finalement, obtenu le feu vert pour lancer la production le 12 septembre. La veille, lors d’une réunion avec la préfète de la Somme, Nicole Klein, en présence de M. Ramery, M. Kfoury a appris que le projet de méthaniseur, qui devait être installé en 2015, pourrait être revu à la baisse. Sa puissance passerait de 1,3 à 0,6 megawatt. Et il ne devrait consommer que des déchets agricoles.

Initialement, le méthaniseur nécessitait un investissement de 6 millions d’euros, soit près de la moitié du coût total du projet, mais la revente de l’électricité à EDF devait rapporter 1,2 million d’euros par an. Restait à résoudre le problème d’épandage du  » digestat « , les résidus organiques chargés d’azote produits par la méthanisation. C’est pour cette raison que le droit d’exploitation de la ferme est restreint aujourd’hui à 500 vaches, bien que le permis de construire ait été accordé par arrêté préfectoral en mars 2013 pour l’ensemble du projet. Mme Klein a rappelé cette limitation.

Novissen souhaitait que les nouveaux engagements soient annoncés officiellement par la préfecture. Mais l’association a été prise de cours par le débarquement soudain du troupeau. D’où le bras de fer sur le site. Pour apaiser la tension, il a été décidé d’organiser une réunion mardi 16 septembre au ministère de l’agriculture, en présence des représentants de Novissen, de la Confédération paysanne, de la préfète et de la députée d’Europe Ecologie Les Verts de la Somme, Barbara Pompili. Celle-ci s’interroge sur le  » double discours  » du ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll.  » Il dit que la “ferme des mille vaches” n’est pas un modèle qu’il soutient, mais qu’il ne déroge pas aux règles. Or, il pouvait profiter de la loi d’avenir agricole pour modifier les règles. « 

M. Ramery, lui, n’en démord pas. Il veut ses mille vaches. Il a affirmé qu’il déposerait un dossier en ce sens. Quant à Novissen, elle a trois recours juridiques en cours et en prépare un à Bruxelles. La bataille de la  » ferme des mille vaches  » continue.

Laurence Girard

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