Je ne rappellerai pas, une fois de plus, les mots de Mitterand contre les économistes. Pour faire bref, disons simplement qu'il ne les portait pas particulièrement dans son coeur.
Pour ma part, en tant que scientifique, la notion d'appliquer des modèles mathématiques à une science...qui n'en n'est pas une, a le don de m'étonner et de m'interroger.
Car, tout le monde en conviendra, l'économie est une science chaotique (tout comme l'étude de la météorologie). Un système chaotique étant caractérisé par le fait qu'un écart minime dans la prise
en compte des données, peut aboutir à un résultat tout à fait différent à un temps t+n...
Le problème, c'est qu'outre le fait que l'économie est chaotique, elle a aussi le don de modifier ses paramètres elle même en fonction de ses connaissances et de ses convictions ! C'est un peu
comme si le nuage au dessus de Paris ne voulait pas faire de pluie sur cette ville pendant Rolland Garros et qu'il s'arrangeait pour faire pleuvoir sur Pantin 1/2h après ! Dieu merci, le nuage n'a
pas le don de réfléchir et de penser, ce qui fait que la météorologie est une science exacte...mais imprévisible car chaotique... Dans le cadre d'une science humaine, comme l'est l'économie, on
assiste non seulement au chaos, mais à la modification du chaos en fonction des sentiments et des humeurs des économistes ! Inutile dans ces conditions de préciser que l'économie ne sera jamais une
science et ne pourra jamais être prédite... La crise actuelle en étant la meilleure des preuves...
En attendant, les économistes, de par le passé, on tenté d'imposer leur domaine au niveau de 'Science' et c'est cette histoire qui nous est rappelée dans ce super article ;)
Un article du journal 'Le Monde' daté du 15 Octobre 2008
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Nobel d'économie : coup de maître
Le jour où les économistes sont devenus des scientifiques
Histoire connue, mais savoureuse à rappeler dans le contexte actuel : contrairement aux apparences, ce que l'on appelle " prix Nobel d'économie ", qui a été remis, mardi 14 octobre n'est pas un
prix Nobel. Sa création en 1969 a constitué de la part des économistes néoclassiques le coup de maître d'une entreprise collective visant à transformer leur discipline en science. L'économie, par
essence politique, de Karl Marx ou d'Adam Smith est morte ce jour-là. Il n'est pas certain que l'on ait gagné au change.
Lorsque Alfred Nobel décide de créer la fondation chargée de décerner le fameux prix en 1901, il choisit de distinguer cinq disciplines, dont trois que l'on qualifierait aujourd'hui de sciences
dures : physique, chimie et médecine. Littérature et " paix " complètent le dispositif. Son testament, fort précis, ne mentionne à aucun moment une autre discipline, scientifique ou non. A
l'époque, l'idée d'affubler l'économie du qualificatif de " science " ne serait venue à personne. Tel était d'ailleurs le cas de la plupart des champs d'investigation que même aujourd'hui on ne
consent à appeler sciences que lorsqu'on en parle au pluriel : les sciences humaines.
MODÉLISATION MATHÉMATIQUE
Les savants ne font pas de politique. Tout change, en économie, avec ce que l'on a appelé la révolution marginaliste, au début du XXe siècle. Son principal apport a été de remplacer la valeur
travail chère aux marxistes, comme d'ailleurs aux libéraux, par une théorie subjective de la valeur, basée sur le calcul marginal. Cette petite révolution a ouvert la voie à une modélisation
mathématique et à des modèles formels jusque-là inaccessibles. Parallèlement, alors qu'aucun des pères fondateurs de l'économie, Marx et Smith, n'avait jamais eu le souci d'envisager l'économie
comme devant être autonome et hors du champ politique, les économistes néoclassiques se sont mis à prétendre à la neutralité et à l'universalité. Les savants ne font pas de politique.
AURA DE SCIENTIFICITÉ
Ce qu'ils ont perdu en influence, ils l'ont gagné en autorité. Tant que l'économie ne s'était pas émancipée du politique, elle ne pouvait prétendre à l'autorité scientifique. Celle-ci, comme toute
autorité, procède d'une légitimation : par les pairs, dans les publications scientifiques ou chacun cite son voisin dans un grand mouvement d'autolégitimation, par les médias et l'opinion, souvent
à l'occasion de la publication de résultats expérimentaux, par le pouvoir politique, enfin, qui réclame les conseils éclairés de ceux qui sont censés savoir.
Or le prix Nobel a ceci de fabuleux qu'il concentre en une action, un lieu et un instant l'ensemble du processus. L'aura de scientificité qu'il procure est prodigieuse. Le capital symbolique du
prix est devenu colossal. L'autorité qu'il confère au savant distingué procède tout à la fois de la reconnaissance scientifique, de la glorification aux yeux de l'opinion et de l'anoblissement
politique. Les économistes ne s'y sont pas trompés, en saisissant l'occasion unique qui s'est présentée à eux en cette fin d'année 1968.
Le gouverneur de la banque de Suède cherche alors une idée afin de commémorer le tricentenaire de sa vénérable institution. Proche des milieux de la recherche en économie, il propose à l'un des
membres influents de l'Académie royale des sciences de Suède, Gunnar Myrdal, économiste, de créer un prix Nobel d'économie. Celui-ci est réticent mais se laisse persuader. Et, au prix d'un effort
de lobbying intense, ils finissent par convaincre la Fondation Nobel et l'ensemble de l'Académie des sciences. Toutefois, et c'est là que le bât blesse, ce qu'ils obtiennent n'est pas l'attribution
d'un 6e prix Nobel.
Le prix sera bien remis dans les mêmes conditions, au terme d'un processus de sélection respectant les mêmes règles, et l'on poussera le raffinement jusqu'à se conformer au même protocole, lourd,
suranné et parfois surréaliste, que celui des autres prix Nobel. Mais celui-ci portera le nom de " Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel ", et le montant du
prix sera versé par la banque de Suède, et non par la Fondation Nobel. Détail, direz-vous.
Pas aux yeux de certains scientifiques, qui se sont élevés contre ce qu'ils ont qualifié d'imposture, dévalorisant les autres prix. Pas non plus aux yeux de Peter Nobel, petit-fils d'Alfred, qui,
dans une retentissante tribune en 2001, dénonça " la banque royale de Suède qui a déposé son oeuf dans le nid d'un autre oiseau ", mais qui entendait surtout protester contre la remise d'un dixième
prix à un économiste, très libéral, de la fameuse école de Chicago. Pas non plus, enfin, aux yeux des autres sciences sociales, qui se sont retrouvées reléguées à un rang subalterne face à la
triomphante et toute nouvelle " science économique ". Car le tour était joué. Instantanément, on a parlé du prix Nobel d'économie.
Patrick Moynot
Maître de conférences à Sciences Po Paris
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