Un bel article qui montre comment le magistrat de l'affaire Festina a fini. Comme quoi, s'attaquer au dopage, c'est avant tout s'attaquer à un système très puissant qui n'a rien à foutre du fait
que les vainqueurs du Tour de France n'aient une espérance de vie que de 62 ans, 20 ans de moi que le citoyen lambda.
Honteux !
Un article du journal 'Le Monde' daté du 24 Juillet 2009
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Le parcours du juge Patrick Keil, de la Grande Boucle à la grande déprime
Il avait instruit l'affaire de dopage de l'équipe Festina et de son leader Richard Virenque, en 1998. Aujourd'hui, accusé de " corruption passive ", il risque d'être révoqué de la magistrature
Lille Envoyé spécial
RéCIT
Les manches trop longues et les épaules trop larges tombent comme l'as de pique sur son gabarit de poids plume. Patrick Keil est un homme de frêle constitution : 45 kg d'os et de chair qui se
répartissent sur 1,57 mètre. Celui qu'on appelait le " petit juge " n'est aujourd'hui qu'un homme en proie à sa déchéance. A 46 ans, dont dix-neuf de magistrature, il attend sans illusion que la
garde des sceaux, Michèle Alliot-Marie, signe sa révocation, ainsi que le lui a recommandé le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) mardi 21 juillet.
C'est en 2003 que ce presque ex-magistrat a commencé à sombrer. Lui qui il y a onze ans, en juillet 1998, a fait vaciller le Tour de France et son héros d'alors, Richard Virenque. L'ancien juge de
l'affaire Festina a chuté. " Cette affaire est pour moi le début de la fin ", analyse-t-il aujourd'hui. Alcool, divorce, garde à vue, mise en examen, prison, Patrick Keil s'est perdu à force de
dérives. La justice l'a rattrapé au palais de justice de Montpellier, son lieu de travail, le 12 août 2008. Une sombre histoire qui le mènera d'ici quelques mois devant le tribunal correctionnel où
il devra répondre de " corruption passive et de violation du secret professionnel ".
Pendant deux ans, en 2007 et 2008, un compagnon de solitude arrimé comme lui au comptoir d'un bar de Montpellier, dentiste de profession, aigrefin de circonstance, lui offre des coups à boire et
l'aide à honorer quelques factures. Le dentiste a un porte-monnaie bien rempli mais des problèmes avec la Caisse primaire d'assurance-maladie (CPAM) qui le soupçonne de détourner de l'argent.
Inquiet, il demande à son ami magistrat de se renseigner sur l'état de l'enquête judiciaire dont il est l'objet.
L'ami en question, Patrick Keil, substitut au parquet de la cité héraultaise, ne rechigne pas à rendre service à son compagnon de dégringolade. Quelques mois plus tard, la justice l'accuse d'avoir
violé le secret de l'instruction contre de l'argent (Le Monde du 13 septembre 2008). Entre décembre 2007 et juillet 2008, le dentiste a versé 8 000 euros au magistrat. Prix des services rendus,
suspecte l'accusation. " A plusieurs reprises, cet homme m'a donné de l'argent, admet Patrick Keil, mais ce n'était pas pour cela. " Les sommes d'argent encaissées l'ont été en échange " de
conseils ", plaide-t-il. Qu'importe. Patrick Keil ne cherche pas à fuir ses responsabilités. Il a fauté et en paie les conséquences. Pour l'avoir longtemps appliqué aux autres, c'est une règle
qu'il connaît.
Le 11 juillet 1998, Patrick Keil était juge de permanence à l'instruction du tribunal de grande instance (TGI) de Lille. Trois jours avant, une voiture du Tour de France a été interceptée à la
frontière franco-belge par les douanes. Son conducteur, un dénommé Willy Voet, transportait des produits illicites en grande quantité. Il est présenté au juge Keil qui le met en examen et demande
son placement en détention. " Lorsque j'ai hérité de cette affaire, je l'ai traitée comme n'importe quelle affaire de stupéfiants ", se souvient-il. Willy Voet est soigneur dans l'équipe Festina,
celle de Richard Virenque. Keil ne se laisse pas impressionner. Il fonce. Pour la première fois dans l'histoire du Tour, la justice met son nez dans les bidons des coureurs. " Je ne voulais pas que
la justice soit déconsidérée au prétexte que l'affaire concernait le Tour de France ", se justifie-t-il. Pourtant sa hiérarchie l'avait alerté. " Mon supérieur de l'époque - le président du TGI de
Lille - m'avait convoqué : "Vous êtes indépendant", m'avait-il lancé, "mais pensez à votre carrière. Virenque, on en parlera encore pendant de longues années" ." Patrick Keil, juge réputé
implacable, n'a cure de ses recommandations.
Entré à l'Ecole nationale de la magistrature en 1988, il est devenu magistrat en se faisant une certaine idée de sa mission. " Je pensais à des juges comme Pierre Michel - assassiné à Marseille en
1981 - ", dit-il. Ce ne sont pas les turpitudes de Richard Virenque et du peloton cycliste qui vont le faire dévier. Ni la visite pour le moins inhabituelle à son cabinet des présidents du TGI, de
la cour d'appel et de la chambre d'accusation (devenu depuis chambre de l'instruction). " Un matin, ils sont venus pour s'enquérir de l'avancée de mes dossiers - autres que Festina - dont j'avais
la charge ", affirme-t-il.
Patrick Keil assure que, sans jamais lui ordonner quoique ce soit, sa hiérarchie l'a incité à ralentir son instruction. " Il fallait que le Tour aille au bout ", confie-t-il aujourd'hui. Une fois,
la course arrivée à Paris, il lui a été conseillé de clore au plus vite le dossier afin qu'il n'empoisonne pas le Tour suivant.
En février 1999, son instruction bouclée, il demande sa mutation sur l'île de la Réunion. Un poste est disponible au parquet de Saint-Denis. On lui laisse entendre qu'il pourrait lui échoir.
Quelques jours avant ce départ, que lui et son épouse ont tant espéré, on lui annonce qu'il ne part pas. Le " petit juge " et sa famille - il a trois enfants, dont des jumeaux, qui ont 12 et 10 ans
désormais - se retrouvent à Carcassonne. " Mes débuts au parquet se sont bien passés, mais ensuite ça s'est dégradé ", explique-t-il. Crise de confiance. Démotivation. Problèmes familiaux. Patrick
Keil perd pied. Son existence se délite.
En 2004, il est muté au parquet de Montpellier. Sa famille reste à Carcassonne. " Là, on m'affecte au service pénal des divorces. Toute la journée, je voyais défiler dans mon bureau des gens qui
avaient les mêmes problèmes que moi. Ce que je vivais sur le plan personnel se reproduisait au boulot ", déplore-t-il. Au tribunal, les collègues l'évitent. " J'étais le chat noir. "
Seul, loin de ses enfants et de ses proches, Patrick Keil s'enfonce dans le désarroi : " N'ayant plus aucune oreille attentive, j'ai trouvé des amitiés dans des endroits où je n'aurais pas dû
aller... Et je suis descendu de la gêne à la misère. " Keil boit et dépense sans compter. " Finalement, j'aurais dû écouter les conseils amicaux de mes supérieurs au moment de l'affaire Festina.
J'aurais eu ma mutation pour La Réunion et les choses auraient tourné différemment ", regrette-t-il.
Revenu à Lille après sa sortie de prison en novembre 2008, Patrick Keil tente de se reconstruire avec l'aide de quelques amis. Criblé de dettes, il a à plusieurs reprises fréquenté les abris des
sans-domicile avant de louer un appartement. En ce moment, il écrit un livre. Il prépare une reconversion de conseiller juridique sur le Net.
Yves Bordenave
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