On reparle de Beslan et de ses enfants morts sous prétexte de cause terroriste. On en reparle, certes, mais pas partout...
En Russie, pas un mot. Pas un mot sur les véritables raisons de ce massacre consistant simplement à dénigrer la vie humaine sous prétexte de territoires à défendre et de véléités à taire. Ce genre
de méthodes à toujours gangréné le monde. La démocratie avait tendance à éliminer cet état de fait. C'est donc bien la preuve que la Russie a encore un long chemin à parcourir avant d'être un pays
véritablement démocratique.
Un article du journal 'Le Monde' daté du 4 Septembre 2009
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Lettre de Russie
Les oubliés de Beslan
D'Arkhangelsk à Vladivostok, tous les écoliers russes, bouquets de fleurs à la main, selon l'usage, ont effectué leur rentrée scolaire mardi 1er septembre. Tous, sauf ceux de Beslan, petite ville
d'Ossétie du Nord, dans le Caucase russe. Ces enfants-là feront leur rentrée plus tard, le 5 septembre. Pour eux, le 1er septembre est un jour de deuil.
Il y a cinq ans, un commando de séparatistes s'emparait de l'école n°1 et des 1 128 personnes présentes en ce jour de rentrée scolaire : parents, enfants, enseignants. Affamés, assoiffés,
terrorisés, les otages passèrent trois jours entassés dans le gymnase de l'école sous la menace du commando armé jusqu'à ce que les forces fédérales lancent l'assaut. Brutal, il causa la mort de
334 personnes - dont 186 enfants - et fit 700 blessés.
Depuis, chaque 1er septembre, les gens de Beslan viennent pleurer leurs morts dans le gymnase calciné. Les photos des victimes - petites filles en uniforme, noeuds blancs dans les cheveux, petits
garçons en cravate - sont accrochées aux murs. Sur le sol, les familles ont dispersé des fleurs et des bouteilles d'eau pour rappeler la soif endurée par les otages pendant leur détention.
C'est à peine si le gymnase tient encore debout. Avec son toit béant et ses fenêtres brisées, ses quelques pans de mur menacent de s'effondrer. Pas question de le démolir. Ceux de Beslan ne veulent
pas en entendre parler. Le projet de construction d'une église orthodoxe a été rejeté. Tous ne sont pas orthodoxes, il y a des musulmans, des animistes. Il faudrait consolider ce qui reste du
bâtiment et de l'école, mais qui va financer ? La région ne peut pas. Moscou n'en a cure. Une société allemande de construction, Knauf Kassel, a promis d'aider, mais où trouver l'argent ?
Vue de la capitale russe, la prise d'otages de Beslan est une tragédie oubliée. Les télévisions publiques sont muettes sur le sujet. Aucune commémoration officielle n'est prévue. Le président
russe, Dmitri Medvedev, n'y a même pas fait allusion dans sa " déclaration sur la rentrée des classes ", une vidéo diffusée sur le site du Kremlin le 1er septembre.
Dmitri Medvedev ne sait peut-être rien des tentatives désespérées faites par la communauté des parents des victimes pour le rencontrer. Le 8 août, alors que le président russe se rendait à
Tskhinvali (Ossétie du Sud) pour célébrer le premier anniversaire de la guerre russo-géorgienne, il a fait halte quelques heures à Vladikakvaz, la capitale de l'Ossétie du Nord, à 50 kilomètres de
Beslan.
Une délégation des parents des victimes l'attendait de pied ferme pour lui remettre une lettre, une simple demande d'audience. Ella Kessaeva, mère d'une fillette, Zarima, qui a survécu au drame,
raconte : " Les gardes de sécurité formaient une chaîne, j'ai foncé. Ils m'ont dit que si j'avançais, ils allaient tirer. (...) L'un d'eux, un grand costaud, m'a dit que nous avions reçu beaucoup
d'argent. Il m'a demandé ce qu'il me fallait de plus... "
Ella Kessaeva est la vice-présidente de l'association La Voix de Beslan, décidée à faire la lumière sur la prise d'otages. Elle a apprécié que le président Medvedev soit allé au cimetière de la
petite ville pour y déposer des fleurs le 8 août, mais elle se demande pourquoi il refuse le contact avec les familles des victimes.
Celles-ci se sentent abandonnées. Hormis les aides médicales et financières ponctuelles venues de Moscou et de l'étranger juste après le drame, rien n'a été fait sur le long terme. Pas de suivi
psychologique, pas de gratuité des traitements médicaux, pas de statut pour les victimes. Aucun programme fédéral d'aide ne fonctionne.
Surtout, les zones d'ombre subsistent, alors que les enquêtes ouvertes par les autorités n'ont jamais abouti. Les gens de Beslan se posent des questions. Lèvera-t-on le voile sur les circonstances
de l'assaut ? Pourquoi les pompiers, arrivés sur les lieux assez vite, ont-ils ensuite attendu deux heures pour intervenir, laissant le toit du gymnase s'effondrer et se consumer sur les otages ?
Comment se fait-il qu'un informateur de la police ait figuré parmi les meneurs du commando ?
Il y a trois ans, un député de la Douma russe, Iouri Saveliev, spécialiste en balistique et en explosifs, avait rendu public son propre rapport d'enquête sur la tragédie. Publié sur le site
www.pravdabeslana.ru et par l'hebdomadaire Novaïa Gazeta, ce document de 700 pages contredit la version officielle des faits.
Il affirme que les explosions survenues dans le gymnase le 3 septembre 2004 et qui constituèrent le prélude à l'assaut des forces fédérales sur le bâtiment rempli d'otages n'ont pas été causées par
les bombes du commando terroriste, comme le prétend le parquet, mais par les tirs de deux roquettes lancées depuis les toits voisins par les forces de l'ordre.
Selon ses conclusions, la première roquette, tirée à 13 h 03 sur le gymnase, était incendiaire. Appelée " Chmel ", cette arme à grande pénétration est une mini-bombe dont se servent les troupes
d'assaut russes pour détruire des caches ou des blindés. Une fois en contact avec sa cible, elle explose en une boule de feu, envoie des ondes de choc de grande puissance, puis absorbe l'oxygène
des espaces clos, asphyxiant tout ce qui a pu survivre à l'explosion initiale.
Depuis, l'enquête a été enterrée et le député Saveliev n'a pas été réélu à la Douma. Pour Ella Kessaeva, " les terroristes ne sont pas les seuls coupables, les généraux le sont tout autant. Les
autorités les soutiennent, elles ne veulent à aucun prix qu'une véritable enquête soit menée ".
Marie Jégo
Courriel :
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